23 décembre 2011

Génocide arménien : une insulte à toutes les souverainetés

Mustafa Kemal Atatürk

La pénalisation du génocide arménien, voté le 22 décembre par l'Assemblée nationale, dix ans après sa reconnaissance, semblait faire l'objet d'un consensus transpartisan entre les bancs de la majorité comme ceux de l'opposition. Mais depuis la riposte d'Ankara, plusieurs personnalités influentes se sont dressées contre le texte : François Hollande (mais on peut douter de la sincérité de sa position, n'est-il pas lui-même en campagne ?), Robert Badinter ou Alain Juppé, qui a jugé la loi "non opportune". A l'exception de François Bayrou qui a dénoncé le texte avant son vote, on peut regretter que ces éminences de la politique française n'aient pris position plus tôt pour empêcher le vote de cette loi ridicule : malhonnête intellectuellement et insultante pour le peuple turc.




Une loi insultante pour le peuple turc, tout d'abord, qui réagit naturellement à cette arrogance d'un parlement étranger : le parlement français avait le droit de reconnaître le génocide arménien, de manière symbolique et forte, mais pénaliser sa contestation est un acte inique. Que dirions-nous si le parlement turc votait une loi pénalisant la contestation des massacres en Vendée ou en Algérie ? Cette loi, par cet aspect, est de surcroît absolument contre-productive puisqu'elle risque de braquer la Turquie sur un sujet extrêmement sensible, alors même qu'un travail lent mais régulier de remise en cause du négationnisme d'Etat était en train de s'opérer dans le pays avec plusieurs travaux universitaires et quelques signes discrets mais importants, comme la reconstruction d'églises arméniennes ou des commémorations locales. Aujourd'hui, après cette loi du parlement français, que va-t-il se passer ? Les nationalistes vont sortir renforcés, le peuple, se sentant insulté, va se braquer et, pour refuser ce colonialisme intellectuel, ne plus participer aux efforts communs de reconnaissance de ce massacre.

Mais aussi une loi profondément malhonnête, comme toutes les lois mémorielles qui osent pénaliser le travail de l'historien : selon moi, toute loi mémorielle doit être abrogée, jusqu'à la loi qui pénalise la contestation du génocide juif. Pourquoi ? Pour plusieurs raisons. Tout d'abord car un parlement national est ici illégitime, il n'a pas à se substituer au travail des historiens, et les juges aussi sont illégitimes : non à la République des juges. Et surtout car ces lois ne servent à rien d'autre qu'à renforcer les négationnistes et à gommer l'expression du négationnisme, alors même qu'il faudrait en supprime l'existence.

En effet, les négationnistes se taisent, mais ils n'en restent pas moins négationnistes, faisant fructifier leurs thèses à l'ombre de la sphère privée, et renforçant leur discours de cette pénalisation. Abrogeons ces lois mémorielles inutiles et dangereuses pour mener un combat réel plutôt qu'un simple combat de façade qui consiste à faire jouer le marteau du juge et la matraque du policier. Plutôt que de pénaliser les négationnistes, ripostons avec force à toutes leurs attaques et éduquons le peuple pour qu'il puisse reconnaître la vérité historique des délires insensés. Les négationnistes auront beau alors s'égosiller, un peuple libre et éduqué leur répondra, et ils s'essouffleront dans leurs discours sans cesse repoussés, là où le silence est pour eux une prison de velours.

Cette loi est une faute grave pour la France a trois niveaux : au niveau des relations diplomatiques avec un pays ami, la Turquie, que nos politiques osent sacrifier pour des raisons principalement électoralistes ; au niveau des principes de la République française qui justifient officiellement ce texte mais en réalité sont trahis par celui-ci même qui bafoue la souveraineté d'un peuple et la liberté d'expression ; et enfin au niveau d'un combat intellectuel discrédité et affaibli par ces lois mémorielles qui éteignent du même coup l'expression des thèses négationnistes et leur réfutation, et par là l'éducation profonde des citoyens, seule solution véritable dans la durée.

L'Histoire d'un peuple n'appartient qu'à ce peuple. Combien de temps avons-nous mis avant de reconnaître l'implication de la France dans les horreurs du régime de Vichy ? Sommes-nous encore aujourd'hui totalement quitte avec cette sombre période de notre Histoire ? Chaque peuple a des zones d'ombre dans son Histoire, et il n'appartient qu'à lui de les éclaircir et de se les réapproprier : ce n'est en aucun cas le rôle d'un parlement étranger qui fait ici, en lieu et place de l'humanisme affiché, preuve d'une arrogance injustifiable.

Cette arrogance française n'est qu'une preuve supplémentaire de son affaiblissement, intérieur avec des politiques sans autre horizon que l'élection prochaine, et extérieur avec une politique incohérente et malhonnête qui insulte la souveraineté d'un peuple alors même que le peuple français tient la souveraineté nationale en haute estime. Cette loi trahit nos principes fondamentaux au nom d'un vernis faussement humaniste utilisé pour camoufler une mesure électoraliste. "La France, mondialement connue pour la révolution de 1789, a pris une décision qui piétine le principe de liberté d'expression." Tel était, au matin du 23 décembre, le titre d'un quotidien turc : la France ne peut accepter paisiblement d'être ainsi trahie, elle et ses principes humanistes, par ses parlementaires et de voir un peuple ami ainsi insulté !

Si nous voulons que soient respectées notre souveraineté et notre indépendance, respectons d'abord l'indépendance et la souveraineté d'autrui.

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