17 janvier 2013

[Analyse] Nicolas Dupont-Aignan : la force d'une conviction, les faiblesses d'un discours

Nicolas Dupont-Aignan durant la campagne présidentielle.
Nicolas Dupont-Aignan est considéré aujourd'hui comme le principal homme politique souverainiste en France. Et sans nul doute à juste titre. Durant la campagne pour l'élection présidentielle, Renouveau Bonapartiste a jugé le programme du président de Debout la République avec beaucoup de perplexité. Si certaines propositions étaient extrêmement séduisantes, l'ensemble souffrait d'importantes faiblesses. En avril, le ton de plus en plus populiste de Nicolas Dupont-Aignan nous porta à condamner vigoureusement sa stratégie, appelant les bonapartistes au vote blanc.

Huit mois après l'élection présidentielle, il nous apparaît pertinent de nous arrêter un instant pour porter à nouveau notre regard sur Nicolas Dupont-Aignan qui, quoique nous ayant beaucoup déçu par le passé, demeure tout à fait capable de nous convaincre dans l'avenir. Pour cela, nous nous appuierons particulièrement sur deux de ses interventions médiatiques des mois précédents : son interview sur RMC et BFM-TV le 8 octobre et celle sur RTL le 26 décembre dernier.

Nicolas Dupont-Aignan est un homme politique compétent qui montre une maîtrise indiscutable dans certains dossiers, en particulier l'épineux dossier européen au coeur de ses préoccupations. Ainsi, lors du débat sur le Traité européen de stabilité, il a su développer un argumentaire clair mais ancré dans une connaissance précise du texte, loin de tout amateurisme ou de politique facile. Sa critique était d'autant plus efficace qu'elle était simple : il est scandaleux que le parlement français acte sa propre dépossession au profit d'une institution non élue, la Commission européenne. La dénonciation est légitime, vigoureuse, efficace.

Mais quelles sont ses propositions pour une alternative européenne ? Nicolas Dupont-Aignan demeure ici dans le flou en répétant toujours son attachement à une Europe des libres associations entre Etats, sans préciser véritablement la souplesse de cette liberté ni les conditions ou les modalités effectives de cette association. La proposition est aussi vague que la dénonciation peut être précise. Bien dommage.

Voici le seul point "positif" que j'ai relevé dans le discours du président de Debout la République : l'indiscutable compétence et pertinence a priori sur certains dossiers. Cela révèle une caractéristique essentiel de ce dernier dont la conviction est belle mais dont le discours, et dans une certaine mesure le programme, souffrent de faiblesses profondes.

Nous sommes tous séduits par sa conviction et sa certaine idée de la France qui font honneur à la politique française (celle-ci manque cruellement d'hommes aussi sincères dans leur engagement). Mais pouvons-nous nous contenter de cela ? Pouvons-nous nous contenter de cette belle idée ? Regardez l'exigence que nous affichons vis-à-vis de nos gouvernants, anciens ou présents. Regardez comme nous sommes exigeants avec nos adversaires. Ne devrions-nous pas l'être d'autant plus avec ceux qui s'approchent de nos idées ? Ne devrions-nous pas l'être d'autant plus avec ceux qui doivent nous représenter ?

C'est là un principal auquel je suis très attaché, et je serai donc exigeant avec Nicolas Dupont-Aignan, bien plus que je ne peux l'être à l'égard de François Hollande ou de Nicolas Sarkozy. Il se revendique "souverainiste" et le souverainisme est un art de l'exigence. C'est un principe d'hygiène démocratique essentiel que tous les bonapartistes devraient adopter pour ne pas s'acoquiner avec des discours séduisants mais non moins décevants, parfois marginaux, souvent dangereux.


Les faiblesses du discours de Debout la République résident tout d'abord dans un verbe trop souvent outrancier. Les références aux années 1930 et à la Seconde guerre mondiale sont lourdes. N'est pas de Gaulle qui veux : il ne suffit pas de comparer notre situation aux évènements tragiques de notre Histoire pour se hisser à la hauteur du Général. Ainsi, la comparaison entre le vote sur le Traité européen de stabilité et celui sur les pleins pouvoirs de Pétain est profondément indigne. L'outrance se retrouve également dans des condamnations qui basculent vite de la vigueur dans l'invective stérile. Affirmer que l'exil fiscal de Gérard Depardieu le dégoûte ne grandit pas le débat. Au fond, cela ne sert strictement à rien.

Très vite, le discours se met à respirer le populisme le plus grossier. Les comparaisons sont hasardeuses. La France devrait donc envier la Corée du Sud, le Brésil ou l'Argentine parce que leurs économies fonctionnent mieux que les nôtres ? N'y-a-t-il pas là des raccourcis vulgaires et surtout des comparaisons un peu rapides ? De même, je ne supporte pas d'entendre sans cesse répéter que notre pays va devenir sous peu "un pays de clochards". C'est là un manque d'objectivité et, à mon sens, un irrespect total pour les véritables "pays de clochards" où la misère est une composante du quotidien de chacun. Si la France s'affaiblit, inutile d'exagérer, nous demeurons la cinquième puissance du monde, nous demeurons un pays riche. Quand on est attaché à la grandeur nationale, on ne la rabaisse pas plus que nécessaire.

Le populisme de Nicolas Dupont-Aignan transparaît aussi dans sa relation à Marine Le Pen et associés, dont Jean-François Copé, président putschiste de l'UMP. J'ai ainsi été extrêmement choqué d'entendre le président de DLR approuver l'anecdote du "pain au chocolat", affirmant que M. Copé ne faisait là que dire la réalité (alors même qu'il la déforme grossièrement !).

Avec un style proche de celui du chef autoproclamé de l'UMP, qui aime tant nous rappeler qu'il est maire de Meaux, Nicolas Dupont-Aignan, maire de Yerres, nous inonde d'anecdotes invérifiables qui ne demeurent que des anecdotes, procédé typiquement populiste. Lorsque je l'ai entendu nous peindre le tableau de cette policière municipale persécutée par des voyous alors qu'on ose retenir trois quarts d'heure une pauvre grand-mère sans vignette automobile, j'étais proprement abasourdi. Marine Le Pen n'aurait pas fait mieux. Du populisme pur jus, un discours politicien de l'anecdote qui ridiculise la parole politique.

Plus proche cette fois du FN que de l'UMP, Nicolas Dupont-Aignan ne cesse également de dénoncer le système "UMPS", slogan populaire dans les milieux frontistes. Il ne cesse ainsi dans son discours de mettre dans le même sac l'UMP et le PS, affirmant notamment que la France se voit imposer exactement la même politique depuis vingt ans par les deux. Il s'agit d'une vision hautement populiste, d'autant plus qu'en vingt ans la France n'a connu qu'une seule alternance avec le gouvernement Jospin, considérant qu'il est encore trop tôt pour se prononcer si fermement sur la politique de François Hollande. Une caricature grossière qui nie la réalité du débat politique, l'UMP et le PS ne menant absolument pas la même politique  sur de nombreux points, qu'il s'agisse de politique internationale, de fiscalité, de droit du travail, de débats de sociétés (peine de mort, mariage gay, IVG, etc.).

Ce populisme trouve son point d'acmé dans les manipulations scandaleuses faites à partir de chiffres largement instrumentalisés, dont voici deux exemples, tirés des interviews du 8 octobre et 26 décembre, avec l'aide du formidable blog "Désintox" dont l'objectivité est un exemple de professionnalisme.

Tout d'abord, Nicolas Dupont-Aignan ose affirmer que désormais toutes les peines de moins de deux ans sont automatiquement annulées, "les types [n'étant] même plus condamnés". Faux. Montage grossier : 24 653 détenus sur 64 787 au 1er janvier 2012 étaient incarcérés pour des peines de moins de deux ans. Quant aux aménagements de peine prévus en effet par la loi Dati de 2009, il s'agit bel et bien d'aménagements et non de suppressions purs et simples. Ces accusations sont donc totalement fantaisistes et destinées à un argumentaire parfaitement populiste instrumentalisant les peurs des français. Un procédé minable.

Le second mensonge est encore plus grave car il revient très souvent dans la bouche du leader souverainiste. Selon lui, un million d'emplois industriels auraient été délocalisés depuis 2001. Axant son programme économique sur la relocalisation des emplois industriels en France, ce chiffre est déterminant pour lui. Il n'en est pas moins extraordinairement exagéré. Premier élément : depuis 2001, la France a perdu 700 000 emplois industriels ... Avancer le chiffre d'un million d'emplois délocalisés alors que nous n'avons même pas perdu en tout un million d'emplois industriels est un procédé arithmétique quelque peu étrange. A cela, il faut ajouter que la délocalisation ne fait pas tout. Une étude indique qu'entre 2000 et 2007, 65% des emplois furent détruits par la modernisation, l'évolution de la demande et des gains de productivité, en bref par l'optimisation des rendements (notamment la robotisation), 5% par l'externalisation (emplois industriels classés en emplois tertiaires) et 30% "seulement" de la faute des délocalisations. Le chiffre d'un million répété à longueur de temps par Dupont-Aignan est donc une invention pure et simple. Mentir aux citoyens français est une crime impardonnable.


Mes dernières critiques porteront sur deux débats de société. En premier lieu, le mariage homosexuel, thème sur lequel Nicolas Dupont-Aignan demeure dans un flou ambigu, proposant une union civile, ce qui impliquerait une rupture d'égalité (pourquoi changerions-nous le nom selon l'orientation sexuel des mariés ?), et critiquant l'adjonction du mariage avec la question de l'adoption / PMA dans un raccourci extraordinaire, la PMA n'étant encore qu'au niveau de la discussion et l'adoption par les homosexuels existant déjà. Pour un candidat ne cessant de se réclamer de la "réalité" par ses anecdotes débiles, n'a-t-il pas sous la main une ou deux anecdotes de famille homoparentale déjà constituée depuis des lustres ? Le débat sur le mariage gay demande beaucoup de sérieux politique et beaucoup de mesure : Nicolas Dupont-Aignan avec des propos empruntés à la doxa de la Droite et des raccourcis gênants n'y participe pas.

Le second sujet est l'islam où il s'honore d'une position ferme mais tolérante, critiquant un "islamisme radical extrémiste qui déconsidère totalement la religion musulmane", soulignant que l'islamisme pose en réalité davantage la question de l'ordre républicain que celle plus étroite de l'islam. Mais, derrière ce constat humaniste et sincère, les propositions dérapent puisqu'il demande que l'imam officie à la mosquée en français, violant par là sans y prêter attention la loi de 1905 : de quel droit l'Etat imposerait sa volonté à une religion libre ? Où est passé le Dupont-Aignan défenseur des libertés françaises et de la République ? Que dirions-nous si demain la République interdisait le latin à la messe ? NDA viole la laïcité sans s'en émouvoir. De surcroît, cette proposition montre une méconnaissance grave de la religion musulmane et du caractère sacré de l'arabe.

Ma conclusion sera de nouveau sans appel. Le discours de Nicolas Dupont-Aignan est médiocre. Le souverainisme, s'il veut triompher un jour, doit demeurer exigeant : ce discours est absolument indigne d'incarner le mouvement souverainiste. Animé d'une conviction respectable et séduisante, il aligne des propos populistes et caricaturaux au service de propositions trop souvent vagues et floues. Construit sur une rhétorique à forte teneur démagogique, son discours se situe sur un créneau proche de celui de Jean-François Copé.

Si sa conviction est forte, Nicolas Dupont-Aignan souffre toujours des faiblesses d'un discours inscrit dans un courant populiste droitier alors que le souverainisme devrait se reconstruire autour d'une parole politique rigoureuse gorgée de sincérité humaniste.

Si Nicolas Dupont-Aignan a une certaine idée de la France, il n'a malheureusement pas une certaine idée de la politique qu'il pratique de manière trop souvent politicienne et populiste, indigne des convictions sincères qu'il entend défendre. Animé de convictions authentiques, le président de Debout la République manie le même populisme que Jean-Luc Mélenchon ou Jean-François Copé. En somme, un beau projet, séduisant et respectable, desservi par une parole outrancière et un discours populiste totalement étranger au souverainisme, et plus encore au bonapartisme.

Il voulait être De Gaulle. Il n'aura été que Giraud.

NB : nous tenons à préciser que nous faisons la distinction entre Nicolas Dupont-Aignan et Debout la République. Nous estimons avec sincérité que ce parti propose une alternative crédible, desservie par la stratégie et les outrances de son président.

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