26 février 2013

De quoi l'Italie est-elle le "Non" ?

Drapeau italien

Les résultats aux élections générales italiennes (Chambre des Députés et Sénat) sont désormais connus avec une quasi certitude. Sans surprise, la coalition de centre-gauche menée par le chef du Parti Démocrate (PD), Pier Luigi Bersani, triomphe de l'éternel revenant, Silvio Berlusconi, et de son parti, le Peuple de la Liberté (PdL).

Mais la victoire n'est pas si belle pour Bersani, qui, à l'image de François Hollande durant la dernière présidentielle, a fait la course en tête du début à la fin de la campagne pour finalement l'emporter d'un cheveu. La résurrection de Berlusconi est effrayante : il termine, dans la bataille pour la Chambre des Députés, avec 29,18% des voix (124 sièges), contre 29,54% pour son rival (340 sièges, en vertu de la prime majoritaire). Au Sénat, il rassemble 30,72% (116 sièges) contre 31,63% (113 sièges, malgré l'avance en voix) pour le centre-gauche, condamnant d'ailleurs la seconde chambre italienne à une introuvable majorité et le gouvernement à l'instabilité.

A mes yeux, il y a dans ces élections quelque chose de tout à fait autre, et de beaucoup plus important. Cette date du 25 février 2013 inscrit l'Italie sur la liste des nombreux peuples à avoir dit "Non" à l'Europe actuelle, à la suite du "Non" français (54,67%) ou danois (61,54%) de mai et juin 2005, du "Non" irlandais de juin 2008 (53,4%, transformé en "Oui" par un second référendum scandaleux quelques mois plus tard), et des innombrables "No" britanniques (dont l'emblématique refus de signer le pacte budgétaire européen, où il fut rejoint par la République Tchèque).

Ce "Non" transparaît tout d'abord dans deux évènements électoraux : une (époustouflante) victoire et une (cinglante) défaite.

La défaite appartient au Président du Conseil sortant, l'ancien commissaire européen, Mario Monti, dont la coalition centriste n'atteint que 10,56% (45 sièges) à la Chambre et 9,13% (18 sièges) au Sénat. Présenté comme "le Sauveur de l'Italie", celui que les italiens surnomme "le Professeur" n'aura pas survécu à sa descente dans l'arène politique. Ardent défenseur d'une cure d'austérité libérale et d'une accélération de la construction européenne, Monti n'aura pas séduit des italiens moins convaincus que lui qu'il était indispensable à l'Italie. Nommé à la tête du gouvernement par des combinaisons politiciennes, il en est remercié par le suffrage universel.

La victoire est décrochée par l'humoriste Beppe Grillo, sorte de Coluche italien, au programme quelque peu bordélique mais construit sur des idées assez claires : le rejet de la vieille classe politique et de ses vieilles pratiques ainsi que le rejet de l'actuelle Europe, jusqu'au projet de sortir de l'euro. Grillo raffle 25,55% (108 sièges) des voix à la Chambre et 23,79% (54 sièges) au Sénat, des scores qui font de lui le troisième homme de cette course, sans être particulièrement distancé par ses deux rivaux.

A titre de comparaison, en 2007 François Bayrou était distancé de sept points par Ségolène Royal et de treize par Nicolas Sarkozy (18, 25, 31), tandis qu'en 2012 Marine Le Pen demeurait neuf points derrière le président sortant et onze points derrière François Hollande (18, 27, 29). Beppe Grillo et son Mouvement 5 Etoiles ne sont eux qu'à quatre points des coalitions de Berlusconi et de Bersani. Un troisième homme fort en somme.

Ce rejet du technocrate européen austère au profit d'un fulminant humoriste (un brin populiste malheureusement) témoigne de ces deux rejets exprimés aujourd'hui par l'Italie : le rejet de la vieille politique et le rejet de la vieille Europe.

Pour voir large, on peut même considérer que les voix portées sur Silvio Berlusconi témoignent en partie également du rejet de l'Europe tellement son discours a été anti-européen et surtout anti-allemand. On aurait cependant beaucoup de difficultés à argumenter que les voix portées sur Berlusconi témoignent d'un rejet des vieilles combines politiciennes tellement cet homme est l'incarnation même de la corruption politique.

Au total, en prenant comme base de référence l'élection à la Chambre, 54,73% des italiens disent "Non" à l'Europe. Exactement le même nombre que lors du référendum victorieux du 29 mai 2005 en France. Quant à ceux qui espèrent une rénovation de la politique et une régénération de la classe politique, on peut imaginer qu'ils dépassent largement le populisme un peu grossier de Grillo pour rassembler une écrasante majorité du peuple italien, dont la méfiance à l'égard des partis et des politiciens frôle l'unanimisme.

A l'heure où Angela Merkel, "Kaizerin" d'Europe, change son fusil d'épaule et commence à plaider pour l'entrée dans la Turquie dans la Communauté européenne, entrée à laquelle nombre d'européens et de français sont farouchement opposés, il est temps de pouvoir construire une alternative sérieuse et crédible à l'Europe de Maastricht et Lisbonne. Alternative renforcée par une exigence de rénovation de la démocratie et de revitalisation de la vie politique.

Alors que le cri populaire du "Non" continue de se répandre en France et en Europe, le temps est venu de donner une chance à celui-ci, en lui donnant un nom, un projet et un souffle, une ambition qui puisse faire barrage à la récupération de ce mouvement populaire par des partis populistes à outrance, que ce soit celui de M. Berlusconi, de M. Grillo ou de Mme Le Pen.

Et le nom de ce "Non", en France, c'est évidemment le bonapartisme.

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