6 février 2013

Opinion bonapartiste sur l'épineuse question du franc

20 francs or Napoléon Ier (1809)

Onze années après l'entrée en vigueur de l'euro comme monnaie unique, le débat fait toujours rage. Les promoteurs de la devise européenne avaient avancé à la fin des années 1990 que le temps ferait son oeuvre et qu'au fil des ans la nouvelle monnaie s'imposerait, effaçant jusqu'au souvenir de l'ancienne monnaie nationale.

Aujourd'hui, le constat est tout autre. Un sondage Atlantico/IFOP publié le mois dernier nous l'apprend : 62% des français regrettent le franc. Bien évidemment, les populismes de tous bords se sont jetés sur ce chiffre comme des bêtes affamées pour l'instrumentaliser, le dénaturer et le tordre au service de leurs ambitions électoralistes et politiciennes.

Rappelons leur une vérité fondamentale. Si l'intérêt de la France appelle à des décisions courageuses, l'intérêt national appelle avant tout à un débat apaisé, libéré des populismes, des simplifications et des raccourcis. Le peuple français est un grand peuple. Il a en lui la capacité de décider librement de son destin.

Loin de l'hystérie des deux camps, partisans ou opposants à la monnaie européenne, loin des délires monomaniaques ou des vociférations démagogiques, prenons le temps d'examiner cette question épineuse afin de comprendre ce que les français regrettent à travers leur ancienne monnaie et quels sont les rapports de force authentiques, loin des mensonges de nos politiciens.

Analyse des données du sondage, illustrée des plus belles de nos anciennes coupures nationales.

100 francs Delacroix (1978)

Quelques vérités arithmétiques doivent être établies. Tout d'abord, certes, une importante majorité de français regrettent le franc. Il n'en est pas moins vrai que la tendance est à une évolution en faveur de l'oubli du franc. En effet, si on compare le sondage de décembre 2012 à celui de février 2010, on constate que, malgré la crise, les français abandonnent leurs positions radicales, le parti du fort regret (réponse "Oui, beaucoup") enregistre un net recul de dix points, tandis que celui du faible regret (réponse "Oui, un peu") augmente de trois, et celui du faible oubli (réponse "Non, pas vraiment") de sept.

La principale tendance qu'on peut lire dans ce sondage est une tendance à l'apaisement et à la décrispation des tensions. Si on additionne les réponses radicales ("Oui, beaucoup" et "Non, pas du tout") entre elles, agissant de même pour les réponses modérées ("Oui, un peu" et "Non, pas vraiment"), on peut voir l'ampleur du clivage.

1000 francs Richelieu (1959)

En février 2002, 61% des français avaient un avis déterminé sur la question. En juin 2005, ce taux montait à 64%, ne connaissant pas de changement en février 2010. Aujourd'hui, selon le sondage de décembre 2012, cette proportion d'opinions radicales baisse fortement, reculant de dix points : 54% des français ont un avis tranché, contre 46% qui demeurent dans une opinion incertaine.

Ce sondage montre la défaite des options radicales, qu'elles soient eurosceptiques ou fédéralistes. Les français sont fatigués de se voir promettre des miracles soit par la sortie du franc soit par l'intégration totale. Ils savent que les grands chamboulements ne sont pas des garanties de grands progrès et, fatigués des crises à répétition et de l'impuissance de politiques qui promettent pourtant tant de ruptures, ils désirent une alternative sérieuse et sincère, qui pourrait enfin réconcilier les deux tendances de la Nation française, farouchement européenne mais viscéralement indépendante.

Cette constatation ne doit pas nous empêcher d'être lucides sur l'autre signal envoyé par les français : si les positions radicales s'affaiblissent, le "parti du regret" demeure majoritaire, avec un socle solide, tandis que l'opinion minoritaire souffre d'une base branlante. Seulement 45% des gens qui ne regrettent pas le franc en sont convaincus, là où 60% de ceux qui affirment le regretter considèrent avoir une opinion ferme.

5 francs Hugo (1959)

La nostalgie du franc est une réalité forte. Elle traduit un sentiment de déclin et de perte de confiance dans l'avenir. Ce n'est pas tant le franc que les français regrettent que la France elle-même, une France libre et indépendante que le franc, quelque peu magnifié, comme tout ce qu'on a perdu, devient le symbole éclatant. "Franc" signifie "libre", le terme est à la racine du beau mot de "français", et de surcroît le "franc moderne" est une invention de Napoléon Bonaparte : tant d'éléments qui font que ce symbole peut être parfaitement un symbole bonapartiste. Mais cela signifie-t-il que nous devons revenir au franc, de manière totale, et unilatérale ?

La réponse est "Non". Comme avancé plus haut, les français ne sont pas convaincus par les opinions radicales, et une solution radicale impliquerait une division profonde du peuple. Nous devons toujours le refuser. Ni sortie ni intégration totale. Plutôt que d'instrumentaliser le dossier de l'euro pour en faire le fer de lance d'un nouveau populisme, les souverainistes devraient s'emparer de ce symbole fort, rassembleur, et, plutôt que d'en faire celui de la lutte contre l'Europe, transformer le franc en symbole de la réussite européenne. Une nouvelle Europe, constituée de Nations indépendantes librement confédérées.

500 francs Chateaubriand (1945)

A l'élection présidentielle d'avril 2012, 11 050 155 voix se sont portées sur les trois candidats de l'alternative européenne : 6 421 426 pour Marine Le Pen, 3 275 122 pour Jean-Luc Mélenchon et 643 907 pour le président de Debout la République. Soit 24% des français. Où sont les 38% de français restants qui regrettent le franc et désirent ardemment une autre orientation à la construction européenne ? Pourquoi Nicolas Dupont-Aignan, candidat anti-euro, ne rassemble-t-il que 1,40% des inscrits alors qu'il y a un potentiel d'attachement au franc si puissant ? Simplement car les français, même ceux qui regrettent le franc, ne se retrouvent pas dans ces politiques extrémistes et radicales, qu'elles soient défendues par la cheftaine Le Pen, le venezuelien Mélenchon ou le confidentiel Dupont-Aignan.

Imaginons que ces français se réfugient dans l'abstention. Dans l'hypothèse improbable que l'intégralité de l'abstention rassemblerait des anti-euros déçus par les candidats proposés, on obtiendrait encore que 44% des inscrits, soit un manque de 18%. En réalité, ce manque est bien plus grand, l'abstention étant beaucoup plus diverse et les électeurs de Jean-Luc Mélenchon ne regrettant pas unanimement le franc. On peut aisément imaginer que la proportion de français que nous venons d'égarer s'élève entre 25% et 30% des inscrits.
50 francs Racine (1962)

Où sont-ils ? Où sont ces millions de français ? Le sondage Atlantico/IFOP nous donne de précieuses clés pour localiser ces orphelins.

En effet, celui-ci nous apprend que 56% des électeurs de François Hollande, 54% de ceux de l'europhile François Bayrou et 44% de ceux du président Nicolas Sarkozy regrettent le franc. On s'étonnera notamment du fait que 30% des électeurs ayant porté leur voix sur la candidature socialiste regrettent beaucoup le franc. Comment est-ce possible alors que François Hollande est l'héritier et le continuateur de politiques fédéralistes et qu'il est le fils spirituel du gouvernement qui a raté notre entrée dans l'euro en 2000 - 2002 ?

Simplement car ces français n'ont pas un choix d'une très grande qualité. Faut-il vendre son âme au diable bleu marine du Front National ou au diable rouge du Front de Gauche ? Ces citoyens s'y refusent et ravalent leur attachement à une construction européenne alternative, ne considérant même pas les gesticulations populistes de Nicolas Dupont-Aignan.

200 francs Montesquieu (1981)

La nostalgie du franc est un courant d'opinion extrêmement fort dans notre pays mais, à cause d'une offre souverainiste en ruines, ce courant se perd et demeure impuissant. Des millions de français apportent leurs voix à des candidats qu'ils savent ne pas être en accord avec eux sur cette question cruciale de l'avenir européen de notre Nation.

Les français regrettent le franc, mais ils regrettent sans doute encore plus de ne pas avoir de candidature sérieuse et solide qui leur propose une alternative européenne raisonnable. Ils ne veulent pas des ruptures grandiloquentes des extrémistes et se trouvent forcer de s'allier aux forces fédéralistes, car de deux maux il leur faut choisir le moindre.

Le franc ne doit plus être le symbole d'une rupture radicale et extrémiste avec l'Europe : les français n'en veulent pas, et à s'enfermer dans cette option le souverainisme sera bientôt vaincu par un fédéralisme pourtant minoritaire. Il est temps de se relever et de comprendre les attentes d'un peuple français aussi profondément souverainiste qu'il est profondément allergique aux extrémismes de tous bords.

10 000 francs Bonaparte (1955)
Le bonapartisme doit s'emparer de ce magnifique symbole qu'est le franc, et en faire le symbole d'un souverainisme nouveau et revigoré, parfaitement conscient des faiblesses de la construction européenne mais désireux que celle-ci réussisse en empruntant une voie radicalement différente que celle qu'elle suit aujourd'hui. J'exposerai dans un article futur mes vues sur cette construction alternative européenne, mais pour le moment je peux brièvement vous tracer ce qui, selon moi, devrait être réévalué au niveau de la zone euro :
- création de procédures entièrement démocratiques et contrôle permanent des peuples confédérés sur les politiques économiques communes ;
- arrêt immédiat de l'élargissement d'une zone euro déjà trop élargie et qui s'ouvrira à tous les pays de l'ancienne Europe de l'Est si nous n'agissons pas vite ;
- mise en place d'une face nationale (voir des deux) sur les billets de banque qui ramènera dans nos porte-monnaies les figures de Bonaparte, Richelieu, Corneille, Berlioz, Eiffel, etc., avec liberté dans la valeur numérique des émissions ;
- assouplissement de la monnaie unique en monnaie commune, transformation de l'euro en monnaies européennes nationales (franc européen, mark européen, lire européenne, etc.), bénéficiant des avantages de l'actuelle monnaie unique pour les citoyens européens.

Quand Napoléon Ier a instauré le franc germinal en 1803 il a voulu être audacieux. Il posait aussi la base d'une politique monétaire européenne, qui échoua avec l'échec de son grand Empire. Quand Napoléon III, son neveu, a signé les traités de l'Union latine en décembre 1865 il prolongeait ce désir d'unité par la monnaie. Nous, bonapartistes, nous devons être les continuateurs de cette ambition.

Le franc bonapartiste deviendra le symbole d'une nouvelle Europe où l'euro continue de vivre à travers une nouvelle forme, à la fois plus européenne et plus nationale, alliant enfin le rêve européen et l'intégrité souveraine des Nations indépendantes. La France ne doit pas sortir de l'euro, elle doit y demeurer pour pouvoir le transformer et en faire le symbole de la nouvelle alliance européenne.

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