3 mars 2013

Le tombeau de Napoléon III à l'abbaye Saint-Michel de Farnborough

L'impératrice Eugénie en habit de deuil

Hier, j'ai eu le grand plaisir, et l'honneur, de me rendre dans une abbaye du Hampshire, au sud-ouest de Londres, dans une ville dénommée Farnborough. Une abbaye construite en 1888 par l'impératrice Eugénie afin d'offrir à son mari et à son fils, tragiquement disparus respectivement en 1873 et 1879, une dernière demeure digne de leur rang.

Guidé par l'abbé, qui allie une extraordinaire gentillesse à une formidable érudition, j'ai pu visiter l'église abbatiale avant de me rendre dans la crypte où demeurent nos derniers souverains. Pour ceux qui n'auraient pas la chance de pouvoir effectuer ce pèlerinage sur la tombe de notre dernier empereur, voici une visite virtuelle de cet émouvant tombeau des Invalides perdu en Angleterre.

Dès l'entrée, sur la gauche de la grille du domaine de l'abbaye, une première curiosité, pour un sol britannique : l'aigle impériale, symbole des Bonaparte. Dès ce moment, on sent bien que l'endroit est un étonnant décalage dans le temps et l'espace, ultime relique, sur le sol de l'ancien ennemi héréditaire, de l'Empire fondé par le général Buonaparte. Dernière demeure du dernier souverain impérial de France.

Cuthbert Brogan, le père-abbé, est un homme charmant. Son français est absolument excellent et son érudition fait honneur à l'institution monastique. Il ne manque pas de rappeler ainsi les grandes lignes et les petites anecdotes de l'Histoire de ce lieu pendant que le visiteur admire la somptueuse beauté de ce petit bijou d'architecture gothique de grand style français perdu au milieu de l'Angleterre.

En 1873, à la mort de l'empereur, on déposa son corps dans une chapelle de la petite église catholique Sainte-Mary de Chislehurst, ville du Kent où la famille impériale déchue avait élu domicile. En pays protestant, plus précisément anglican, les églises catholiques sont exiguës. Et en 1879, quand, tragiquement, le Prince impérial, dut rejoindre son père, on ne put que le placer dans un mur de la chapelle. Aussitôt, effondrée par ce double deuil, l'impératrice se mit en quête d'une nouvelle demeure pour fuir les souvenirs cauchemardesques de Camden Place. Ainsi que d'une sépulture décente pour elle, son fils et son époux. Elle chercha à agrandir l'église Sainte-Mary. Mais elle ne parvint pas à obtenir les terrains (à cause du fait, selon le père-abbé, que les terrains appartenaient à un officier ... prussien !). On l'informa alors qu'une ferme était à vendre, au sud-ouest de Londres, à Farnborough. Elle acheta la propriété en 1881 et débuta les travaux de son abbaye aussitôt, ces derniers s'achevant en 1888, date à laquelle les tombeaux de l'Empereur et du Prince impérial vinrent prendre place là où ils sont encore aujourd'hui.

Eglise abbatiale de l'abbaye Saint-Michel.

L'impératrice Eugénie implanta une première communauté monastique, de l'ordre des prémontrés, avant de permettre finalement quelques années plus tard à une communauté bénédictine issue de l'abbaye de Solesmes, dans la Sarthe, de s'implanter ici, en 1895, autour de la figure de dom Cabrol (qui recevra l'anneau abbatial en 1903, devenant le premier abbé de Saint-Michel). Petit-à-petit, les moines anglais vinrent remplacer les moines français, le dernier d'entre eux, dom Zerr, un alsacien, mourant en 1956.

L'église abbatiale est un bijou architectural hors du commun ; les anglais disent qu'elle est d'ailleurs "agressivement française". En effet, que d'étonnement à contempler cette architecture gothique typiquement française, et notamment ces invraisemblables gargouilles, très rares en Angleterre. L'intérieur de l'Eglise est magnifique, richement doté des dons de l'Impératrice, qu'il s'agisse des deux tableaux dans le transept (venant des propriétés privées de l'Impératrice dans la chapelle des Tuileries) ou des splendides chaises curules offertes par Eugénie pour l'office.

Le père-abbé aime raconter qu'à la fondation de l'église et de l'abbaye, la messe était remplie de protestants, ne venant donc pas pour des raisons spirituelles mais uniquement pour apercevoir Sa Majesté l'Impératrice. Cette dernière se plaçant toujours cachée sur la droite, l'assistance passait la majeure partie de son temps non pas vers le maître-autel mais penchée vers Eugénie.

Pour accéder à la crypte, on contourne l'église par le côté gauche, longeant le cimetière des anciens moines de l'abbaye, dominé par la sépulture de dom Cabrol. On peut alors admirer le dôme de l'église abbatiale, autre détail étonnant de son architecture, voulu par l'Impératrice en référence directe au dôme des Invalides de Paris, sous lequel repose l'autre empereur, Napoléon Ier. De même, au-delà de la volonté de l'Impératrice d'établir une communauté de prières pour elle et sa famille, cette construction alliant abbaye, église et sépultures n'est pas sans rappeler l'abbaye de Saint-Denis où reposent les rois de France et où nos empereurs, Napoléon Ier comme Napoléon III, avaient pour ambition de reposer pour l'éternité.

En contrebas du cimetière de l'abbaye se dessine une première porte, sur la gauche de l'église, porte personnelle de l'impératrice qui en possédait personnellement la clé afin de pouvoir se rendre auprès de son mari et de son fils quand elle le désirait. Mais c'est pas la porte publique, pratiquée derrière l'église, qu'on pénètre dans ce lieu où se mêlent grandeur de l'Histoire et intimité d'une famille.

Vue de la crypte, avec l'autel et la sépulture de l'Impératrice.

Après quelques marches, on arrive dans la crypte, ouverte par un dallage où trône au centre une étoile, nouvelle référence directe au tombeau de Napoléon Ier. Sur la droite, la sépulture de l'empereur Napoléon III, couverte depuis peu, pour plus de majesté, par le drap utilisé pour recouvrir les cercueils du Prince impérial et de l'Impératrice lors de leurs obsèques (le père-abbé précisera d'ailleurs que le drap originel utilisé pour les obsèques de l'Empereur fut transformé en habits liturgiques). En face de lui, dans l'alcôve opposée, la sépulture de son fils, le Prince impérial. Et, surélevée derrière l'autel, enfin, repose l'Impératrice.

Au-dessus de la sépulture de l'empereur, un étendard : c'est celui qui était le sien, dans la chapelle Saint-Georges du château de Windsor où, dans le choeur, sont réunis, au-dessus de leurs stalles attitrées, les étendards des différents chevaliers de l'Ordre de la Jarretière (on peut aujourd'hui admirer ainsi l'étendard de l'empereur du Japon ou celui du roi de Norvège). Après la mort du chevalier, l'étendard est décroché et placé au-dessus de son tombeau., comme ici pour Napoléon III.

L'Empereur fut le neuvième et dernier chef d'Etat français (après François Ier [1527], Henri II [1551], Charles IX [1564], Henri III [1575], Henri IV [1590], Louis XVIII [1814], Charles X [1825] et Louis-Philippe [1844]) à devenir chevalier de l'Ordre la Jarretière, devenant par ce seul geste un symbole vivant de la réconciliation et de l'amitié entre nos peuples. D'ailleurs, détail insolite, à voir au château de Windsor : dans le hall Saint-Georges de ce château, où se déroulent les grands banquets d'Etat, les murs et le plafond sont recouverts de plusieurs centaines de blasons, cette salle devant rassembler tous les blasons de tous les chevaliers de l'Ordre de la Jarretière depuis sa création ; et c'est ainsi que, parmi ces nombreux blasons, on peut trouver (au numéro 713, au plafond, vers l'entrée de la salle), un aigle d'or éployé sur fond d'azur, emblème de "Buonaparte", trônant là en majesté, à quelques pas de la salle Waterloo. Pour être exhaustif, on peut ajouter que dans ce même château, dans la nef de la chapelle Saint-Georges, on trouvera un magnifique gisant du Prince impérial, offert par la reine Victoria. De magnifiques symboles d'une amitié franco-britannique qu'il serait bon d'ailleurs de revivifier en ce début de XXIe siècle.

Les trois tombeaux en marbre de Farnborough, qui rappellent naturellement celui de Napoléon Ier, furent eux aussi offerts par la reine Victoria à son amie, l'impératrice Eugénie. A gauche de celui du Prince impérial, trois trônes venus des Tuileries, et au-dessus un magnifique crucifix d'ivoire, cadeau de son parrain, le pape Pie IX. A droite, la chaise et le prie-dieu de la première communion du prince.

Sur l'autel, détail émouvant, obtenu grâce à la magnifique érudition du père-abbé, un parchemin de chants et de prières est encadré de tresses de violettes, fleur bonapartiste, autour desquelles s'enroulent des bandes de papier. Sur celles-ci est recopiée la prière manuscrite du Prince impérial retrouvée dans son carnet après sa mort.

Sur la question du retour des cendres de la famille impériale, à laquelle je consacrerai un article bientôt, le père-abbé a une belle et sage réponse : pourquoi les déranger alors qu'ils ont l'air si tranquilles. De surcroît, comment ramener les cendres de l'Empereur sans transgresser les dernières volontés de l'Impératrice qui voulait que sa famille repose ici, dans l'abbaye Saint-Michel, au milieu d'une communauté dédiant sa vie à prier pour le repos de ces trois âmes impériales. La question est complexe, elle mérite de profondes réflexions, et surtout aucune forme de précipitation, comme on a pu en voir du côté de Philippe Séguin ou de Christian Estrosi.

En quittant cette crypte, et cette jolie église, en quittant celle belle et calme abbaye, on se dit d'ailleurs, avec émotion, qu'après tant de malheurs, cette famille repose enfin en paix, ici, et, qu'après tout, ce sol, pour tout britannique qu'il est, par la simple présence de notre dernière famille impériale, et par les prières continuelles pour le repos de leurs âmes, est un peu une terre française. Si ce n'est par le droit, du moins par le coeur, et notamment par le coeur des français (trop peu nombreux, malheureusement) qui viennent ici, en Angleterre, s'incliner devant le tombeau du dernier empereur des français, Napoléon III le Juste.

6 commentaires:

  1. visite en juin 2013 : surprenant mais commentaire entier en anglais ; pas de document français pour la visite ; dommage ;
    charles christian senecey les dijon

    RépondreSupprimer
  2. Après être arrivé devant une grille fermée avec un papier "exceptionnellement fermé aujourd'hui" le 26 aout , en allant en Cornouailles, un type qui nous dit à la grille que c'est ouvert tout les jours , nous repassons à notre retour le vendredi 23 pour trouver de nouveau une grille fermée ! Je pousse le bouton (que je commence à connaitre) pour entendre quelqu'un dire "Appuyer une deuxième fois et une personne viendra vous ouvrir la porte" Une dame nous dit alors "Désolé mais c'est fermé et si vous voulez voir le tombeau , il faut téléphoner à l'avance , prendre rendez vous , et peut être quelqu'un sera là pour vous !"
    Mais c'est quoi ce B......!











    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il faut comprendre qu'en entrant dans ce lieu nous entrons dans le territoire d'une abbaye (voulue par la volonté de l'Impératrice !). Il ne s'agit pas d'un lieu touristique commun où on paie son entrée, non, il s'agit du territoire d'une communauté monacale. Ce que vous décrivez me paraît donc normal. Quand j'ai personnellement visité ce lieu, j'ai envoyé un mail un mois à l'avance pour m'entretenir des modalités de ma visite, et j'ai eu ainsi le droit à une visite privée, menée par un moine d'une cordialité absolument délicieuse.

      Mais sans doute ces "complications naturelles" sont encore un argument supplémentaire pour défendre le retour en France de notre dernière famille régnante !

      Supprimer
  3. Pardonnez une peut-être cette brutalité mais je suis entièrement choqué d'entendre que la famille impériale de France soit enterré en angleterre et outré se savoir que la cérémonie s'est déroulée sous la bannière britannique quand l'on sait que c'est sous le règne de Napoléon III que la France a connue l'une de ses plus rayonnante époque.

    RépondreSupprimer
  4. mais le peuple les à mis en exil !!!
    pourquoi pas faire revenir Charles X et sa famille de Slovène, du couvent franciscain de Kostanjevica, dans la crypte, de église de l’Annonciation. Louis-Antoine d’Artois, duc d’Angoulême, devenu l’éphémère Louis XIX , Marie Thérèse de France duchesse d’Angoulême comtesse de Marnes, Henri d’Artois, duc de Bordeaux,comte de Chambord, Marie Thérèse d’Autriche-Este, Louise Marie Thérèse d’Artois duchesse de Parme et duchesse de Plaisance duchesse de Guastalla.

    RépondreSupprimer
  5. J'ai eu le plaisir de visiter l'abbaye de Saint-Michael il y a quelques mois et l'honneur de m'incliner devant les tombeaux de notre dernier empereur et de sa famille. Il est possible de visiter ce lieu peu connu des Français tous les samedis à 15h00. Mais les photos sont interdites dans la crypte.

    RépondreSupprimer