18 septembre 2014

Pourquoi l'indépendance écossaise n'est pas un complot européen

Drapeau écossais

Aujourd'hui, 18 septembre 2014, quelque soit la réponse donnée par les écossais à un référendum sans précédent, ce jour sera un jour historique. Il ne s'agit pas, pour des citoyens français, de prendre position dans un débat qui ne doit mobiliser que les peuples concernés, en Ecosse et en Grande-Bretagne. Il ne s'agit pas de dire ce que nous répondrions à cette question (Should Scotland be an independent country ?) si nous étions écossais : le fait est là, nous ne sommes pas écossais.

Mais il y a, hors d'Ecosse, des commentaires, nombreux. Ils seront encore plus nombreux si demain le peuple écossais choisissait l'indépendance.

Parmi ces analyses, il y en a une qui choque plus que les autres : l'idée selon laquelle l'indépendance écossaise serait inscrit à l'agenda d'une "conspiration" europhile destinée à détruire les Nations au profit d'une Europe dominée par Berlin. C'est notamment la position défendue sur son célèbre blog par Laurent Pinsolle, délégué national de Debout la République.

Une position défendue à contre-courant de l'Histoire et de ces différences mêmes qui fondent les Nations. Une position défendue également à contre-courant du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, pourtant si cher aux traditions bonapartistes et gaullistes.

Laurent Pinsolle affirme que la dissolution de l'union de 1707 serait "du goût de la grande majorité des eurocrates". L'accusation est lourde : les partisans de l'intégration européenne rêveraient de démanteler les vieilles Nations d'Europe en régions autonomes. A lire cet article, on a l'impression (cauchemardesque) que l'Europe a dans ses tiroirs des cartes post-nationales toutes prêtes. En réalité, la carte illustrant ce billet vient du site (eurominority.eu) d'une Association pour la Promotion des Peuples Minorisés d'Europe, partenaire d'un site catalan d'information sur ces dits peuples.

Il ne s'agit pas d'une institution officielle ni même d'un parti, mais simplement d'une association inconnue qui ne vise pas à la réalisation de toutes ces indépendances fantasmées mais à la "promotion" de soi-disant peuples minorisés (à voir les cartes proposées on arrive rapidement à la conclusion que les animateurs de ce site ont une vision très très très molle de la notion de "peuple").

Dans l'interminable liste des "peuples (prétendument) minorisés" proposée par ce site, peu sont des cas sérieux de fièvre indépendantiste. Seules la Catalogne et la Flandre sont des dossiers d'actualité.

Venons en maintenant aux faits. Les mouvements indépendantistes seraient donc favorisés par l'Europe. Certes, il y a une volonté européenne de promouvoir et de défendre des identités régionales, notamment à travers leurs langues : une attitude contestable, certes, mais éloignée d'une potentielle conspiration pro-indépendance(s).

Ce n'est pas en laissant les bretons apprendre en quatrième langue "vivante" le breton que demain nous aurons une Bretagne indépendante. Le Scottish National Party, le parti du Premier ministre écossais, possède, au Parlement écossais, 69 sièges sur 129. L'Union Démocratique Bretonne, parti autonomiste et non indépendantiste, en possède 4 sur 89 au Conseil régional de Bretagne (et, encore, grâce à une alliance avec les écologistes !).

Quant à la seconde "menace" indépendantiste qui pèserait sur la France selon cette carte, l'Occitanie est une absurdité totale. Le Parti occitan qui, de nouveau, est autonomiste et non indépendantiste, et se situe plus dans une dynamique de promotion linguistique et culturelle que de revendication politique, ce parti régionaliste ne rassemble que 5 conseillers sur les 346 élus des quatre conseils régionaux de la prétendue Occitanie.

En Angleterre, l'indépendance galloise n'est pas plus à l'ordre du jour : non seulement le Pays de Galles est massivement opposé à l'indépendance de l'Ecosse mais quant à la sienne propre elle est extrêmement minoritaire (5% selon un sondage tenu en 2014).

En bref, toutes ces menaces indépendantistes d'un présumé "agenda européen de démantellement des Nations" sont loin d'être à l'ordre du jour. L'Ecosse n'est pas la Bretagne ni le Pays de Galles. L'Ecosse n'est même pas comparable à la Flandre ou à la Catalogne. L'Ecosse a une Histoire particulière dont l'évolution a mené, aujourd'hui, à un sentiment indépendantiste puissant.

Schématiquement, l'union anglo-écossaise était fondée sur trois principaux piliers :
- l'accès écossais à l'Empire britannique (une tentative "coloniale" ratée ayant englouti 50% des revenus du royaume en 1698) ;
- le double mouvement d'unité religieuse (protestantisme) et d'autonomie ecclésiale (anglicanisme vS presbytéranisme ) ;
- et l'existence en Ecosse d'un puissant parti conservateur.

L'Empire s'est effondré dans les années 40-50, la religion a reflué tout au long du siècle et Margaret Thatcher a traumatisé le peuple écossais durant les années 80, faisant sombrer le parti conservateur dans les marges de la vie politique au nord du Royaume. Enfin, en 1998, le gouvernement britannique a fait le choix de la dévolution et d'un parlement semi-autonome qui sera la voie royale pour l'ascension du parti indépendantiste. L'Histoire a ici plus d'importance qu'un fantasmagorique complot technocratique de Bruxelles.

Quant aux trois siècles d'union, pourquoi pèseraient-ils plus que les siècles plus nombreux encore de guerres et de rivalités ?

L'indépendance de l'Ecosse est une page de l'Histoire de l'Ecosse. Une page importante. Et en aucun cas un post-it machiavélique posé sur la page d'un non moins diabolique agenda europhile.

Selon Laurent Pinsolle, ce mouvement pro-régions serait déterminée à imposer une Europe allemande puisque l'Allemagne serait épargnée par cette dynamique de morcellement. Il ajoute même que ce mouvement rapprocherait l'Allemagne de l'Autriche, niant ici les différences entre ces deux vieilles Nations (et, au passage, plaçant dans une dynamique de morcellement présumée une volonté de regroupement bien solitaire). Si on regarde la carte de la première page du site eurominority.eu, on voit que l'Allemagne elle-même a(urait) des "peuples minorisés" : la Frise, la Sorbie et, surtout, la Bavière, pourtant une puissante région économique.

Enfin, comment imaginer que l'Europe souhaite le morcellement des vieilles Nations alors même qu'elle a été en première ligne pour combattre l'indépendance écossaise ? En plus d'être maléfique, l'Europe serait-elle schizophrène ?

Si elle avait voulu soutenir activement la dissolution du Royaume-Uni, il aurait suffi à l'Europe d'affirmer qu'une Ecosse indépendante serait automatiquement intégrée à l'Union Européenne. En affirmant que ce ne serait pas le cas mais, qu'au contraire, l'Ecosse devrait intégralement reprendre la procédure d'adhésion, l'Europe a donné au camp unioniste un argument de poids.

Nous n'aimons pas l'Europe d'aujourd'hui et nous condamnons avec vigueur le chemin pris par la construction européenne aujourd'hui. Certes. Mais veillons à ne pas imputer à l'Europe, par simple haine, tous les défauts les plus incohérents de la Terre et tous les projets les plus démoniaques qu'on puisse imaginer.

L'europhobie n'est pas une voie d'avenir pour le souverainisme !

Nous ne sommes ni pour le "Yes" ni pour le "No" à l'indépendance écossaise.

Mais si, demain, librement et démocratiquement, par l'exercice légal et légitime de sa souveraineté, le peuple écossais décidait d'user du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, alors, balayant tout fantasme d'un supposé complot fédéraliste européen, imitant le Général de Gaulle en 1967 à Montréal, nous dirons avec joie, heureux de reconnaître la décision souveraine d'un peuple libre :

"Vive Edimbourg ! Vive l'Ecosse ! Vive l'Ecosse libre !"

PS : Le Monde publie ce jour un article sur le désarroi des députés européens envers le référendum écossais (et ils ne sont pas vraiment de chauds partisans de l'indépendance).

1 commentaire:

  1. Bel article qui vaut bien mieux que le billet lamentable et anti-gaulliste de Nicolas Dupont-Aignan.

    Vive l'Ecosse, Vive la France et Vive l'Empereur.

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