14 octobre 2015

Ce que la France devrait apprendre de la démocratie américaine

Les cinq candidats actuels à l'investiture démocrate lors du débat d'hier soir

Ne fantasmons pas. Il n'y a sur Terre aucun modèle d'institutions démocratiques pur et parfait qui puisse être dupliqué à l'infini. Une telle croyance ne peut d'ailleurs mener qu'à un universalisme hors-sol paradoxalement très dangereux pour la démocratie.

Et soyons lucides. La démocratie américaine est en panne. Les institutions de nos amis d'Outre-Atlantique traversent une crise aiguë et sont traversées de carences exceptionnellement lourdes. Penser que les Etats-Unis d'Amérique sont une démocratie sans défauts, c'est au mieux de la naïveté et au pire de l'ignorance.

Mais il faut aussi être pragmatiques - valeur essentielle si ce n'est qualité principale des bonapartistes - et être capable de voir chez nos voisins les forces de leurs institutions. Concernant la démocratie américaine, il est ainsi indiscutable que leur culture du débat est bien autrement plus développée que celle des français. Et que c'est là une dimension institutionnelle que la France ferait bien d'imiter afin de régénérer sa vie démocratique chaque jour de plus en plus abimée.

Hier, les cinq candidats actuels à l'investiture du Parti démocratie pour l'élection présidentielle de novembre 2016 se retrouvaient pour la première fois sur la même scène afin de débattre. Les candidats républicains attaqueront bientôt leur quatrième débat, à la fin du mois. Au total, ce sont pas moins de douze débats qui auront été organisés par le Parti républicain entre l'été 2015 et le printemps 2016 et six pour les démocrates. Dix-huit débats pour désigner non le Président des Etats-Unis mais les candidats à la Présidence. A ceux-là s'ajouteront en effet lors de la campagne finale trois débats entre les deux finalistes candidats à la Maison Blanche et enfin un autre débat entre les deux candidats à la vice-présidence.

Au total, ce sont vingt-deux débats qui sont projetés pour l'exercice démocratique de 2016.

En 2012, c'est grâce au Parti socialiste et à sa primaire citoyenne que les français ont pu avoir plus de débats que de coutume. En règle générale, en effet, la France ne connait qu'un seul et unique débat, celui de l'entre-deux-tours. Jamais un débat de premier tour n'a été organisé. Quant à ceux de la primaire socialiste ils ne durèrent jamais aussi longtemps que les débats américains et n'adoptèrent que pour trois d'entre eux - sur quatre - le format d'une véritable confrontation.

Pour être plus concret encore, comparons deux exercices démocratiques quasi simultanés en France et aux Etats-Unis : la présidentielle française de 2007 et la présidentielle américaine de 2008.

En Amérique, le Parti démocrate organisa pas moins de vingt-six débats (!) d'avril 2007 à avril 2008. De l'autre côté du spectre politique américain, ce sont dix-neuf débats qui réunirent les principaux candidats à l'investiture républicaine (nous ne comptons pas les débats qui ne réunirent que deux ou trois outsiders). Enfin, à l'automne 2008 John McCain et Barack Obama s'affrontèrent dans trois débats successifs tandis que leurs colistiers respectifs, Sarah Palin et Joe Biden, se rencontraient lors d'un unique débat. Au total, du printemps 2007 à l'automne 2008, les américains eurent l'occasion d'entendre les candidats à la fonction suprême dans quarante-neuf débats !

En France, un seul débat institutionnel opposa Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy dans l'entre-deux-tours de l'élection présidentielle de 2007. Un autre débat - marginal et incohérent en considération des résultats du premier tour - fut également organisé entre Ségolène Royal et le troisième homme - alors déjà hors-jeu - François Bayrou.

Près de cinquante débats d'un côté, un seul de l'autre. Nos démocraties ont leurs faiblesses, aucune n'est plus parfaite que l'autre et, souvent, les principales carences des institutions américaines - règne de l'argent et des campagnes négatives - ne sont que les versions amplifiées de réalités également très françaises. Mais sur la question de la culture du débat - fondamentale dans le rapport à la démocratie - les Etats-Unis écrasent notre vieille République décatie.

Pourquoi devrions-nous suivre l'exemple américain sur ce point très précis ? Tout d'abord car le peuple français en a assez de voir se succéder des monologues politiques. La politique ce n'est pas une succession de prophètes qui déblatèrent leurs vérités toutes relatives à des foules déjà convaincues. La politique ce ne doit pas être une succession de meetings gérés par des entreprises de communication. La politique ce doit être le débat ouvert, face aux citoyens. En France, la critique des médias est virulente, mais est-ce vraiment la faute des médias ? Ou n'est-elle pas plutôt le symptôme du rejet d'un système médiatique où le politique - toujours seul - n'a pour interlocuteur que des journalistes là où il devrait avoir face à lui des opposants politiques ? En France, tous les partis accusent tous les journalistes d'être du bord opposé, dans une cacophonie totalement paradoxale qui suffit à elle seule à prouver l'inanité d'un tel propos. Le problème ne vient pas des journalistes mais du fait que - sans culture du débat - les français attendent des journalistes qu'ils répondent aux politiques alors que ce n'est pas leur rôle.

L'effacement des journalistes et de l'emprise médiatico-journalistique sur la politique au profit d'une véritable culture du débat pluraliste ne peut qu'apporter le plus grand bien et à la politique et aux médias.

Les débats sont une donnée essentielle du pluralisme. Ils le font vivre en donnant plus de place aux petites voix qui - appuyées sur des appareils moins lourds - n'en doivent pourtant pas moins être écoutées. Hier soir, aux Etats-Unis, Martin O'Malley [0.5% d'intentions de votes] a parlé seulement deux fois moins que la principale favorite, Hillary Clinton [44% d'intentions de votes]. Quatre-vingt huit (88!) fois plus puissante en terme d'opinion que lui, l'ancienne Secrétaire d'Etat de Barack Obama n'a profité que d'un doublement de son temps de parole. Si le temps de parole était proportionnel aux intentions de votes - comme on aime tant l'imaginer en France - Martin O'Malley n'aurait eu droit, à côté des 32 minutes de Mme Clinton, qu'à seulement 21 secondes. Et ce furent au final 17 minutes qui lui furent allouées.

Ces voix secondaires ne sont d'ailleurs pas inintéressantes. Elles font vivre le débat d'idées et irriguent la conscience politique des citoyens, libérés du monolithisme des systèmes bipartisans. Ce rejet du bipartisme français, si vulgairement résumé en "UMPS" par les forces les plus extrémistes de notre Nation, ce rejet n'est qu'un appel - positif - au pluralisme. Et la culture du débat peut y remédier en partie.

Mais plus encore que l'émancipation du pluralisme démocratique, la culture du débat offre une donnée extrêmement précieuse : elle oblige les responsables politiques à tenir leurs débats et leurs confrontations en face du seul souverain, le Peuple. Depuis trop longtemps, les débats politiques en France ne sont qu'affaires de couloirs et de bureaux nationaux de partis. Ce régime de parti tant décrié, le voilà ! C'est celui d'une politique qui se débat en dehors du regard des citoyens, une politique qui se discute loin d'un Peuple seul souverain que la caste politicienne ne considère pas autrement que comme une banale chambre d'enregistrement.

Le pluralisme démocratique par le débat est une nécessité urgente. Et, pour une fois, le Vieux Continent ferait bien de s'inspirer du Nouveau Monde.

2 commentaires:

  1. Absolument, absolument d'accord. Si nous nous inspirions du système des Etats Unis, tous nos candidats à la présidence seraient sur le même point d'égalité.
    Mais soyons lucides, la course au pouvoir est si excitante qu'ils ne modifieront jamais leur stratégie anticipée et déjà victorieuse. Qu'ils en profitent encore un peu, ça ne durera pas.................

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  2. D'accord avec l'article. Je rajouterai l'exemple du Canada avec les élections pour le premier ministre : vidéo de 2h mais intéressante. Si on pouvait avoir des débats comme ça:
    https://www.youtube.com/watch?v=qknqd5mbNgU&ab_channel=Radio-CanadaInfo

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