10 novembre 2015

Il y a 45 ans, la France apprenait la disparition du Général de Gaulle


"Françaises, français, le Général de Gaulle est mort ; la France est veuve." Ce sont par ces mots que le Président de la République, Georges Pompidou, annonça le 10 novembre 1970 à la Nation, avec toute la solennité dont ce grand littéraire savait faire preuve, la disparition de son prédécesseur, Charles de Gaulle, survenue la veille.

Né le 22 novembre 1890, le premier président de la Ve République disparait à quelques semaines de son quatre-vingtième anniversaire, le 9 novembre 1970, emporté par une rupture d'anévrisme à l'heure du dîner, dans sa propriété de la Boiserie, à Colombey-les-Deux-Eglises. Laissant, comme l'affirmera son successeur à la tête de l'Etat, deux veuves : Mme de Gaulle et la France. L'homme du 18 juin avait quitté le pouvoir depuis un an et demi, au lendemain de l'échec du référendum du 27 avril 1969.

Le Président Pompidou achève son hommage par cette phrase de facture proprement sublime : "Promettons à la France de n'être pas indignes des leçons qui nous ont été dispensées et que, dans l'âme nationale, De Gaulle vive éternellement !" Si ce lyrisme hautement nourri de la conscience de l'Histoire a malheureusement disparu de notre vie politique, en est-il de même de l'héritage du Général de Gaulle ? La promesse de Georges Pompidou a-t-elle été tenue ?

Alors que tout le monde - mais surtout n'importe qui - se revendique aujourd'hui de la pensée du Général de Gaulle, qu'est-ce que cet héritage gaullien qui semble faire l'unanimité ? Si le peuple français garde à son dernier grand homme toute son affection et sa fidélité, en est-il de même de tous ces politiques qui en appellent aux mânes de l'homme de Colombey ?

En ce jour, alors qu'hier les bonapartistes de Renouveau Bonapartiste et les gaullistes de l'Union du Peuple Français affichaient publiquement leur désir de collaborer à l'enrichissement de leurs pensées respectives, voyons ce qu'il reste du gaullisme et du Général de Gaulle dans la France de 2015.

Charles de Gaulle

Il faut nécessairement ouvrir cette réflexion par une affirmation : le Général de Gaulle est un grand homme. Les actes politiques de sa Présidence peuvent être discutés, comme tous les actes politiques, mais son oeuvre alors que la France s'effondrait dans la débâcle avant de se corrompre dans la collaboration, ce que Charles de Gaulle a accompli en tant qu'homme du 18 juin, cet accomplissement là est incontestable et lui permet d'être élevé - sans débat possible - au rang rare mais envié de "sauveur de la France". Sur le plan de sa politique, quelque puisse être notre opinion particulière, il est impossible de dénier au premier président de la Ve République l'épithète d'homme d'Etat. Ainsi, incontestablement, Charles de Gaulle est un grand homme d'Etat, le dernier de ce type que l'Histoire de France ait engendré.

Cette vérité exposée, une seconde doit suivre, et leur combinaison structurera notre propos. Le Général de Gaulle n'est pas un saint. Le Général de Gaulle n'est ni un messager de Dieu ni un sauveur messianique de quelque dimension qu'il puisse être. Le Général de Gaulle est un homme qui a marqué l'Histoire, un grand homme comme nous venons de l'affirmer mais un grand homme demeure un homme.

Le Général de Gaulle se savait nécessaire à l'avenir de la France si la France choisissait la voie qu'il incarnait mais il est difficile de croire qu'il ait pu adhérer un seul instant à ce statut d'homme providentiel qui ne peut que mener aux dérives multiples que nous constatons aujourd'hui dans notre classe politique peuplée d'hommes et de femmes qui se croient indispensables. D'une sincérité absolue dans sa foi chrétienne, Charles de Gaulle devait être parfaitement conscient de la nature intrinsèquement faillible et imparfait de l'être humain.

Nous serons d'une clarté totale. L'esprit du Général de Gaulle a quasiment disparu dans la France de 2015. Tout comme on pense - à tort, terriblement à tort ! - que le bonapartisme se réduit à l'autoritarisme, on pense souvent - tout autant à tort - que le gaullisme se réduit à un puissant pouvoir personnel avec la figure soit-disant sacro-sainte du Chef. Cette logique est pourtant assez étrangère à l'esprit gaullien et il suffit de recouper les actes de la geste gaullienne pour s'en convaincre.

Ainsi, élu en 1965 pour sept ans, il quitte le pouvoir près de quatre ans avant la fin de son second mandat après avoir perdu un référendum dont les objets nous paraissent pourtant loin d'être centraux dans la légitimité présidentielle (le Sénat et les régions). Déjà en 1965, mis en ballotage par François Mitterrand, le Général de Gaulle avait envisagé de quitter le pouvoir, considérant ce duel du second tour auquel on l'obligeait comme un désaveu populaire. Et ce alors même qu'il avait tout de même rassemblé 45% au premier tour de scrutin. En 1969, l'échec du référendum n'est pas davantage le témoignage d'un rejet massif puisqu'il perd ce rendez-vous électoral à 47.6% contre 52.6%. Tout sauf une débâcle infamante.

En 2002, les deux principaux candidats reçurent respectivement 16.18% pour le Premier ministre et 19.88% pour le Président de la République, menant à la qualification du candidat d'extrême-droite pour le second tour. En 2005, un référendum essentiel sur la construction européenne fut rejeté par le Peuple souverain par 54.7% contre 45.3%. Et il n'y eut aucune prise de conscience. Le président Jacques Chirac gouverna durant son second mandat comme s'il avait gagné triomphalement - son score de second tour n'étant pourtant qu'une illusion. Il rata son rendez-vous avec l'Histoire et ne fut intéressé qu'au fait de remporter une élection. Aucune réflexion en termes de légitimité populaire et de devoir historique. On peut penser beaucoup de choses de Jacques Chirac, le meilleur comme le pire, mais fut-il vraiment un digne héritier du Général ? Gaulliste sur le plan partisan - ce qui est un paradoxe en soi - il l'était en partie par son attitude et ses principes, mais en partie seulement. Le chiraquisme c'est le début d'un affadissement du gaullisme que le sarkozysme viendra achever.

Pour le référendum de 2005, le viol des principes gaulliens fut plus manifeste encore et en 2007 le président Nicolas Sarkozy, qui se revendiquait tout comme Chirac, selon l'antique tradition de la Droite, de l'héritage du Général, signa le traité de Lisbonne qui imposait au Peuple français ce qu'il avait souverainement rejeté deux ans plus tôt. Le gouvernement était alors confié au Premier ministre François Fillon qui participa à ce scandale démocratique alors même qu'il se positionne depuis le début de sa carrière politique comme un gaulliste et comme l'héritier de Philippe Séguin, un des rares hommes de Droite qui peut être qualifié d'héritier du Général de Gaulle sans que la cohérence de l'Histoire et des idées ne soit piétinée.

Certains évoqueront aussi la décision prise par Nicolas Sarkozy de réintégrer le commandement intégré de l'OTAN en 2009 alors que le Général de Gaulle l'avait quitté quarante-et-un ans plus tôt. Mais c'est là que notre propos se précisera. L'âme gaullienne ce n'est pas pasticher le Général de Gaulle, ce n'est pas reprendre des programmes des années 1960 comme des vérités révélées pouvant s'appliquer magiquement à la France de ce nouveau siècle naissant. Comme nous le disions, le Général de Gaulle n'est ni messie ni prophète, et quand Nadine Morano jette au visage de ses contradicteurs une citation du Général pour tout argumentaire - alors même que la réalité dudit propos est très discuté et discutable - et qu'elle répète frénétiquement "Le Général de Gaulle le disait", ponctuant cette ritournelle "Moi, je suis gaulliste !", c'est un attentat contre la forme la plus basique d'honnêteté intellectuelle.

Les paroles du Général ne sont pas paroles d'Evangile et elles ne peuvent pas toutes être sources d'inspiration, certaines déclarations d'un homme né en 1890 et présidant aux destinées de la Nation de 1958 à 1969 ne pouvant naturellement pas s'appliquer aux réalités de 2015. Le Général de Gaulle était l'homme de son temps, et certains gaullistes du type Morano devraient comprendre que ce serait une posture hautement gaullienne de s'adapter aux réalités du XXIe siècle plutôt que de verser dans un fondamentaliste gaulliste où les citations du Général sont autant de versets sacrés.

Rien dans son éducation ou ses principes politiques ne prédestinait le Général de Gaulle à être le liquidateur de l'empire colonial français et notamment de sa plus belle perle, l'Algérie. Mais il le fut. Il ne le fut pas par accident mais il le fut par choix. Plutôt que la fidélité à une doctrine intangible et aveugle, il préféra la fidélité aux intérêts de la France et aux principes universels dont elle est porteuse, notamment le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Qu'est-ce que le Général de Gaulle s'il fallait le résumer - abstraitement - en quelques mots ? Le Général de Gaulle c'est simplement le génie de la France, capable de sauvegarder le plus essentiel - les principes immortels et la dignité nationale - en s'adaptant aux réalités du présent.

Certains évoquent le Général de Gaulle à tort et à travers. Parmi eux, il y en a qui se font les défenseurs intraitables d'une tradition inébranlable en évoquant sa haute figure. Et pourtant, quoi de plus étranger au gaullisme que le conservatisme ? Si De Gaulle avait vécu en 2015, de quel côté aurait-il été sur certaines questions de société ? Sur le mariage gay, aurait-il été du côté de Christine Boutin et de la droite catholique rancie ? Naturellement, il nous est impossible de le dire. Nous rappellerons simplement qu'en 1967, si Lucien Neuwirth est parvenu à faire voter l'autorisation de la pilule contraceptive, à contre-courant de l'opinion de la majorité gaulliste, c'est en grande partie grâce au soutien qui lui fut apportée par le Général de Gaulle lui-même.

L'âme gaullienne n'est définitivement pas un programme, c'est un esprit. Un esprit de résistance non pas à la modernité mais au pessimisme, au défaitisme et à l'immobilisme. Un esprit d'action et de renouveau, capable d'offrir à la France un principe permanent de régénération face aux défis toujours changeants des temps. L'esprit gaullien c'est aussi - et surtout - une haute conscience de l'Histoire de la France et une sincère considération pour la dignité non seulement de la Nation mais aussi du Peuple. L'esprit gaullien est une élégance de l'audace.

Plus encore qu'une politique, le gaullisme est une éthique.

Et ainsi quand on voit M. Guaino, le gaulliste auto-proclamé de service, perdre sans ses nerfs et abîmer les institutions de la République pour servir son intérêt et celui de son parti, en cela pleinement identique à son mentor, Nicolas Sarkozy, on se dit que l'éthique gaullienne est en bien mauvaise santé aujourd'hui.

Le gaullisme est une politique, une pensée politique issue de la pensée et de l'action non seulement du Général de Gaulle mais aussi de son entourage politique, de ses ministres, de ses lieutenants, et aussi de ses successeurs. C'est ce qui rend, par nature, le gaullisme politique polymorphique. Mais au-delà de la politique gaulliste il y a l'éthique gaullienne. C'est cette dimension précise de l'héritage du Général de Gaulle qu'il est indispensable de conserver à notre Nation - alors même que cette éthique n'a jamais été aussi affaiblie - et qu'il est possible de voir partagée par toutes les composantes du spectre politique. Transcendant les clivages, l'éthique gaullienne peut s'imposer à tous.

Il est certain que si l'éthique gaullienne redevenait la colonne vertébrale de l'âme politique de notre Nation, celle-ci se porterait mieux. Elle accorderait plus de crédit au respect des institutions comme des personnes et plus de poids à la dignité de l'Histoire nationale et de la souveraineté populaire.

Pour clore cet hommage au passé tissé de questionnements sur notre présent, laissons maintenant la parole à ceux qui évoquent le Général de Gaulle sans dogmatisme aveugle ni posture narcissique mais toujours avec coeur et sincérité, ceux à qui il a dédié toute sa carrière et jusqu'à sa vie : ce peuple français qu'il a - lui aussi - tant aimé. Cet hommage du Peuple est sans doute la plus noble récompense - et la seule - que le Général ait jamais cherché pour prix de son oeuvre, désintéressée pour lui-même et n'ayant d'autre dessein que cette fameuse certaine idée de la France qu'il nourrissait depuis toujours.

Cet hommage frôlant l'unanimité jusqu'à aujourd'hui encore est sans doute le témoignage le plus parlant que pour beaucoup le plus important dans la figure du Général de Gaulle ce n'est pas tant une politique qu'une éthique. Et si cette figure du passé demeure si présente aujourd'hui, c'est surement que le présent manque cruellement de cette vertu d'antan.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire