8 novembre 2015

Que nous reste-t-il aujourd'hui du coup d'Etat du 18 brumaire ?

Le général Bonaparte au conseil des Cinq-Cent, F. Bouchot, 1840

Certes, selon le calendrier grégorien, la prise de pouvoir par Napoléon Bonaparte a eu lieu le 9 novembre 1799, équivalent de la date légendaire du 18 brumaire an VIII. Cependant, si le calendrier républicain avait été maintenu - c'est l'Empereur lui-même qui l'abandonna durant son règne - ce deux cent soixante-sixième anniversaire du coup d'Etat n'aurait pas pris place demain mais aujourd'hui, puisque nous sommes en ce jour le 18 brumaire an CCXXIV.

Bien conscient que cet événement historique fondateur s'est étalé sur plusieurs jours et qu'en réalité il eût davantage lieu le 19 brumaire, soit le 10 novembre, c'est aujourd'hui que nous reviendrons sur l'héritage laissé par l'autre coup d'Etat piloté par un Bonaparte.

Notre propos sera historique pour rappel mais, de nouveau, n'oublions pas que l'objet de la politique bonapartiste n'est pas exactement le même que celui de la mémoire napoléonienne. Ce regard jeté sur la fin de l'année 1799 n'a pas pour dessein d'arbitrer ou de venger le passé mais de nourrir le bonapartisme d'aujourd'hui des modèles de l'Histoire.

Le coup d'Etat de 1799 dure deux jours : les 18 et 19 brumaire an VIII (9 et 10 novembre 1799). Lors de la première journée, Napoléon Bonaparte se voit confier la protection des deux assemblées du Directoire (le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens), transférées à Saint-Cloud, formellement pour délibérer loin des menaces de subversions anarchistes qui pèseraient sur Paris, tandis que trois directeurs sur cinq démissionnent, provoquant la dissolution effective de l'exécutif (Sieyès et Ducos sont des complices de Bonaparte, Barras résiste mais signe sa renonciation, tandis que les deux directeurs jacobins, Moulin et Gohier, sont placés en "résidence surveillée" au Palais du Luxembourg). Le général Napoléon Bonaparte, en recevant le commandement des troupes à Paris et l'encadrement des assemblées législatives, a refermer son piège autour du Directoire agonisant. Le lendemain, 19 brumaire an VIII, le vainqueur d'Italie et d'Egypte, revenu seulement depuis le 9 octobre précédent en France, joue son avenir.

C'est ce 10 novembre 1799, au palais de Saint-Cloud, que tout se joue pour le futur Empereur des français. Pour les conspirateurs, l'objectif est de provoquer la dissolution du Directoire par les autorités du Directoire elles-mêmes. Mais tout ne se passe pas comme prévu. Les chambres résistent aux volontés du général Bonaparte. Le Conseil des Anciens s'attache à remplacer les directeurs démissionnaires et proteste contre le complot qui semble l'entourer. Courroucé, Napoléon Bonaparte rend visite aux membres de la chambre haute pour leur délivrer un discours maladroit et mal perçu qui les confirme dans leur position défensive. Après cette première entrevue, il se rend auprès de la chambre basse, le Conseil des Cinq-Cent, où l'accueil est plus tempétueux encore, les cris d'opposition au coup d'Etat fusant de toutes parts, le général Bonaparte se faisant évacuer de la salle des séances par ses grenadiers (c'est la scène illustrée par le célèbre tableau en tête de cet article).

L'échec du coup d'Etat parlementaire est patent. Si l'exécutif s'est dissout lui-même, le parlement refuse de se saborder. Face aux menaces qui pèsent contre la Constitution de l'an III, au contraire, ils cherchent à déclarer le général Bonaparte hors-la-loi. A cet échec, rapporté à lui par son frère cadet, Lucien, président du Conseil des Cinq-Cents, le meneur de la conspiration retourne vers une autorité sur laquelle il sait pouvoir compter. C'est vers le dévouement de l'armée que Napoléon Bonaparte se tourne pour sauver son coup d'Etat. Il envoie Joachim Murat disperser la chambre basse. Ce coup de force fait basculer le Conseil des Anciens qui accepte d'acter la disparition du Directoire au profit d'une commission provisoire ; on réunit ensuite les membres du Conseil des Cinq-Cents qu'on parvient à retrouver dans les jardins du palais afin de faire voter définitivement cette décision.

A l'aube du 20 brumaire an VIII (11 novembre 1799), le coup d'Etat a réussi. Bonaparte, Sieyès et Ducos sont nommés Consuls provisoires, chargés de réformer la Constitution avec une commission composée de 50 parlementaires (25 de chaque assemblée).

Le 18 brumaire est donc incontestablement un coup d'Etat militaire. Affirmer qu'il s'agit d'un strict coup d'Etat parlementaire, c'est révéler son ignorance du déroulé de ces journées historiques. Le rapide rappel que nous venons de faire suffit à démontrer que ce n'est pas le Parlement mais bel et bien l'Armée qui permet à Bonaparte de saisir le pouvoir en bousculant des chambres législatives extrêmement réticentes à déchirer la Constitution de l'an III.

Si le coup d'Etat est donc clairement illégal dans sa facture militaire, est-il malgré tout légitime dans ses fondements ? Il serait douteux qu'un bonapartiste vous réponde par la négative. Le 18 brumaire an VIII est en effet un coup de force rendu malheureusement nécessaire par les circonstances, tout comme le sera après lui le 2 décembre 1852. N'ayons donc pas honte de ce que l'Histoire imposa au général Bonaparte comme outil pour réformer et régénérer la France révolutionnaire.

La Constitution de l'an III était loin d'être une constitution viable. Constitution d'une longueur inimaginable (377 articles !), elle prévoyait un système très cloisonné, en partie sur inspiration non du modèle mais des principes américains, avec un exécutif certes renforcé par rapport à la période de la Convention mais en réalité nettement moins puissant que n'avait pu l'être le règne de Robespierre. Constitution complexe et rigide, elle devait pourtant faire face à des défis importants et immédiats.

Pensé par les thermidoriens, ces vainqueurs de la Terreur robespierriste, le régime du Directoire voulut demeurer fidèle tout au long de sa courte existence au principe de modération qui avait présidé à sa naissance, s'attachant à renvoyer dos-à-dos jacobins et royalistes. Mais l'électorat - pourtant censitaire - provoqua des remous inattendus auquel on apporta plusieurs fois la même réponse : le coup d'Etat. C'est sur la base de cette réalité historique incontestable que Napoléon Bonaparte affirma face au Conseil des Anciens que la défense de la Constitution ne pouvait plus être un principe de conduite du moment où celle-ci avait déjà été violée à plusieurs reprises par les autorités du Directoire elles-mêmes.

Le 18 fructidor an V (4 septembre 1797), on avait modifié par la force la composition des chambres, passées à une majorité royaliste, en excluant nombre de députés fidèles à la monarchie (les "fructidorisés"). Le 22 floréal an VI (11 mai 1798), on avait cette fois-ci invalidé des élections de jacobins afin de maintenir une majorité "thermidorienne" et modérée. Enfin le 30 prairial an VII (18 juin 1799), au milieu d'une situation militaire dégradée, Sieyès, nouvellement nommé directeur, mène, en alliance avec Barras, une offensive qui permet le retrait des trois autres membres de l'exécutif (composé de cinq directeurs) ; coup d'Etat parlementaire sans lendemain puisque la situation reste figée et que la volonté de réforme de Sieyès se retrouve en minorité dans le nouveau directoire. C'est alors que celui-ci, grand acteur du 18 brumaire, aurait affirmé : "Il me faut une épée". Celui aurait d'abord songé à Joubert mais ce général perd la vie à la bataille de Novi, le 15 août 1799, qui acte le retrait des troupes françaises de l'Italie conquise par Bonaparte.

C'est face à cette crise permanente du Directoire couplée à un reflux français sur tous les théâtres d'opération - quoique tempérée en septembre 1799 par la victoire de Masséna en Suisse face aux austro-russes - qui permet à Bonaparte de revenir pour saisir le pouvoir, appuyé sur les désirs de réforme constitutionnelle dans le sens d'un renforcement du pouvoir exécutif portés notamment par l'abbé Sieyès.

On répondra que lorsqu'on est attaché à réformer la Constitution, il faut le faire dans le cadre des dispositions constitutionnelles prévues à cette fin. Et ainsi on accusera facilement le coup d'Etat d'illégalité mais aussi d'illégitimité, s'étant substituée au processus constitutionnel. En réalité, quand on connaît la réalité de la procédure de révision de la Constitution de l'an III, on ne comprend que davantage encore la nécessité d'un coup de force pour obtenir cette réorganisation des pouvoirs publics. Jugez plutôt du contenu du titre XIII de cette constitution : le Conseil des Anciens propose la révision (art. 336) qui doit être acceptée par le Conseil des Cinq-Cent (art. 337) ; si après neuf années (neuf !) cette double démarche a été faite trois fois à intervalles de trois ans, alors l'Assemblée de révision est convoquée (art. 338). Une interminable décennie, voilà le délai incroyable que la Constitution impose à toute volonté de réforme. Face à des défaillances institutionnelles, il faut attendre neuf années incompressibles pour les combattre. Si une telle procédure avait été scrupuleusement respectée, la réforme constitutionnelle n'aurait pu intervenir - avec l'a priori d'une triple proposition ratifiée - qu'en 1808 ! Que serait devenue la France entre temps ?

Les détracteurs du coup d'Etat du 18 brumaire s'arment souvent des mêmes arguments et, si le premier d'entre eux qui consiste à critiquer la dimension anti-constitutionnelle de celui-ci est extrêmement faible, comme nous venons de le démontrer, le second connaît une postérité plus vigoureuse et elle peut se résumer à cette question "Que serait devenue la France ?". En 1799, le général Bonaparte est présenté comme le sauveur de la Nation, assaillie sur tous les théâtres extérieurs par les coups de boutoir de la deuxième coalition. Certains lui discutent ce statut, notamment dans l'historiographie marxiste ou encore chez certains conteurs comme Henri Guillemin. D'un côté, ces gens affirment que le sursaut de la Patrie en danger, sur le modèle de 1792, aurait sauvé la Nation. Hypothèse vague. Mais surtout ils mettent en avant que la situation se rétablit au moment même où Bonaparte prend le pouvoir. En effet, nous l'avons dit, il y a la victoire de Masséna en septembre 1799, à Zurich, mais l'alarme a été forte. Bonaparte, d'ailleurs, a quitté l'Egypte le 23 août, huit jours seulement après la bataille de Novi qui avait entraîné la perte de l'Italie.

La défense de ces conquêtes révolutionnaires en danger voire déjà perdues et la volonté de répondre à ces menaces sans basculer de nouveau dans l'expérience jacobine de la Terreur, encore si présente aux mémoires, voilà les piliers sur lesquels Bonaparte construisit sa prise du pouvoir.

Sont-ils discutables ? Nous ne le pensons pas. On ne peut pas décemment opposer à la réalité des succès à venir de Bonaparte par l'hypothèse que de tels succès auraient pu être obtenus par d'autres moyens. La réalité doit primer sur toute fiction. Mais surtout l'édifice constitutionnel du Directoire était par nature condamné à s'effondrer puisque sa Constitution était impossible à réformer tout en ayant été à plusieurs reprises violée et donc considérablement affaiblie. Il fallait reconstruire les institutions pour pouvoir faire face en position de forces à des menaces qui avaient montré dans les mois précédents toute leur réalité.

Le coup d'Etat du 18 brumaire an VIII est donc fils des circonstances constitutionnelles et militaires de la France de 1799. Bonaparte prit le pouvoir pour donner à la Nation de nouvelles institutions, assez fortes pour résister aux menaces extérieures et assez puissantes pour mener à bien les chantiers nécessaires à la réorganisation intérieure.

Cette importance des circonstances doit aussi nous rappeler que ce qui fut possible en 1799 est loin d'être souhaitable en 2015. Les bonapartistes nostalgiques de siècles évanouis doivent comprendre que tout recours à la force et toute violation des principes démocratiques, aujourd'hui, serait inacceptable. Au 18 brumaire an VIII, Bonaparte prend le pouvoir dans un pays où la Constitution a déjà été violée et où les rapports de force non-démocratiques et extra-constitutionnels sont monnaie courante. Aujourd'hui, une telle action serait naturellement - et heureusement - condamnable et fortement condamnée.

Mais si ce que le 18 brumaire a de pratique et de matériel - si nous pouvons utiliser un tel terme -, ce qu'il a de plus historiquement circonstanciel doit demeurer dans les livres d'Histoire et ne peut plus avoir aucune forme de pertinence pour notre siècle, la volonté et l'ambition portée par Brumaire sont quant à elles impérissables.

Réformer les institutions pour redonner à la Nation son unité et sa force afin de permettre au Peuple français de faire face aux menaces extérieures et aux défis intérieurs, cette ambition qui était celle du général Bonaparte en 1799 demeure celle des bonapartistes en 2015. Quand la Nation est menacée, la division et l'esprit de faction sont des poisons mortels ; la seule réponse possible est de créer les conditions de plein exercice d'une puissance publique capable de défendre les intérêts nationaux et de réformer les structures intérieures du pays.

Les temps ont changé et les défis aussi. Mais si les conséquences pratiques et institutionnelles en ont changé, l'âme du 18 brumaire continue de vivre aujourd'hui à travers le bonapartisme moderne, toujours attaché à cette noble ambition de donner à la Nation française une puissance politique, fondée dans l'unité populaire et la solidité institutionnelle, capable de garantir son indépendance et son rayonnement.

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